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Entre lumière et brouillard

  • il y a 5 jours
  • 3 min de lecture

En psychiatrie, il existe trois types de bipolarité : 1, 2 et 3. C’est facile à retenir. Pourtant, pour moi, il existe autant de types de bipolarité que de personnes bipolaires. On estime que 2 % de la population est atteinte de cette maladie, ou de ce trouble (j’utilise les deux

termes, qui sont interchangeables pour moi).


Officiellement, je suis « type 2 ». Mon type se caractérise par des périodes d’euphorie (anciennement appelées manies, d’où le terme désuet de maniaco-dépressif), qui peuvent durer plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Puis, sur une durée similaire, s’enchaîne une période dépressive.


Contrairement à certaines idées reçues, il ne s’agit pas simplement de changements rapides d’humeur. Cela touche le ressenti profond. Les personnes qui changent d’humeur rapidement ne sont pas concernées par ce diagnostic (cela pourrait être, par exemple, des personnes borderline).


Personnellement, mes phases dépressives durent 3 à 4 mois, suivies d’environ un mois d’euphorie. La dépression, tout le monde en a une idée. On sait qu’elle complique la vie. Mais l’euphorie… ce mot a une connotation positive. On imagine quelque chose de joyeux, de désirable. En réalité, dans un contexte médical, c’est un cauchemar.


Le principe de limite, de norme, d’obligation devient flou, voire disparaît. J’ai déjà eu envie de sauter d’un pont de plusieurs mètres de haut pour me baigner, sans imaginer que j’aurais pu me casser le cou… Heureusement, j’ai été déconcentrée et l’idée m’est sortie de la tête.


L’euphorie, c’est sortir tous les soirs, faire la fête, boire trop, prendre trop de drogues, coucher avec tout le monde et avec personne dont on se souvient. C’est aussi multiplier les groupes d’amis pour que personne ne pose de questions.


Au fond, on sait qu’il y a un problème, mais on ne veut, ou on ne peut pas l’aborder.


Et puis, d’un coup. Sans raison, sans changement fondamental. Toujours la même vie, la même famille, les mêmes amis qui m’aiment, les mêmes cours ou le même travail…


Et tout bascule.


Impossible de sortir du lit. Impossible de se doucher, de se coiffer, de se brosser les dents. Impossible de se sentir bien. Impossible de voir la vie positivement. Plus rien n’a d’intérêt. On sombre, et vite.


C’est ça, la bipolarité.


Passer d’un moment où tout est éblouissant - beaucoup trop d’ailleurs - à un moment où le brouillard monte, et où la nuit n’est pas loin derrière. Le tout, sans raison apparente.


La majorité des personnes sont diagnostiquées vers quarante ans, quand leur vie est déjà sans dessus dessous : difficultés à garder un travail, des amis, un couple. La bipolarité use la personne, mais aussi son entourage.


On ne veut pas d’une personne sur qui on ne peut pas compter. C’est normal, ou en tout cas compréhensible. Pour ma part, j’ai eu la chance d’être diagnostiquée très jeune, à 18 ans. Ma mère a eu une intuition, qui s’est confirmée après plusieurs consultations.


Trouver le bon traitement a été un cauchemar. J’ai dû mettre ma vie en pause pendant 6 mois, à cause des effets secondaires et des changements de molécules. Puis, une fois la bonne posologie trouvée : plus d’euphorie ni de dépression. Une ligne plus ou moins droite. Avec des hauts et des bas, comme tout le monde. Et ça a duré trois ans.


Quand je disais que les phases se déclenchent sans raison, ce n’est pas totalement vrai. Si trop d’événements s’accumulent, une phase peut démarrer. Euphorique, dépressive… ou, plus rarement, mixte. C’est ce qui m’est arrivé.


La phase mixte, c’est les deux en même temps. Je croyais savoir voler, mais je voulais mourir aussi. Un cocktail explosif.


J’ai été hospitalisée pendant quelques semaines. J’ai perdu une partie de mes fonctions cognitives : impossible de lire, de suivre un film, difficulté à faire des phrases sans chercher mes mots. Cela a duré environ 6 mois. Et il m’a fallu deux ans avant de pouvoir chercher du travail ou m’investir dans une relation amoureuse.


Mais, comme on dit, le temps guérit les blessures. Mon traitement a été ajusté. Aujourd’hui, je vais bien. Je suis heureuse.


La bipolarité, on naît avec, on meurt avec. Mais on peut apprendre à bien vivre avec.


Jeanne - 28 ans

 
 
 

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